Interpréter le phénomène du blocus – rituel de protestation d’une importance sociopolitique considérable dans notre contexte – à la lumière de la psychanalyse lacanienne exige de distinguer le fait empirique (la revendication politique ou économique) de ce qui est véritablement en jeu au niveau de l’inconscient et du lien social.
Pour Jacques Lacan, le
sujet et la société sont structurés par trois registres : le Symbolique
(la loi, le langage), l’Imaginaire (l’identité, le miroir, le conflit avec l’autrui)
et le Réel (ce qui échappe aux mots, le traumatisme, la jouissance).
Le rituel du blocus peut
être interprété comme une chorégraphie complexe entre ces trois registres.
1. Le blocus comme échec
du Symbolique (Loi et Pacte).
Le Symbolique est le
domaine du Grand Autre : le langage, les institutions et la loi qui régit
la coexistence. Lorsque les mots perdent leur efficacité symbolique –
c’est-à-dire lorsque les pactes, le dialogue ou les canaux institutionnels
traditionnels sont perçus comme vains ou dysfonctionnels – l’ordre se fracture.
Le blocus apparaît là où
le langage ordinaire ne sert plus de lien. Face à l’impuissance des mots à se
faire entendre de l’Autre (l’État, le gouvernement, le pouvoir), le collectif
perturbe la circulation. Bloquer la route, c’est paradoxalement se faire
entendre en imposant le silence dans le flux de la circulation. C’est une
tentative radicale de contraindre l’Autre à réagir, en inscrivant la
revendication non pas sur le papier ou dans le discours, mais dans l’espace
géographique.
2. La dialectique de la
jouissance et l’objet « a ».
L’un des concepts les
plus incisifs de Lacan est la jouissance, qui n’est pas le plaisir, mais une
satisfaction paradoxale et instinctive souvent liée à l’excès ou à la
souffrance. Le rituel du barrage met en mouvement une économie de la jouissance
très particulière: le contrôle du flux : empêcher l’autre de passer
confère une position de domination. Il y a jouissance à suspendre le temps du
rival, à soumettre le citadin ou le transporteur à une attente forcée.
L’objet « a » comme cause du désir : la demande explicite du barrage (chemins, présuppositions, lois) fonctionne généralement comme un écran. Ce qui est réellement en jeu, c’est la reconnaissance. Le barrage transforme celui qui bloque en l’objet qui fait obstacle au désir de l’Autre. Le sujet devient, littéralement, ce qui est « nécessaire » ou ce qui empêche le système de fonctionner.
3. La dimension
imaginaire: le « Nous » contre le « Eux »
Dans le registre
imaginaire, la logique du miroir prévaut : identification et agression. Le
blocus est un rituel d'identification puissant.
Autour du feu de joie, de
la barricade ou du caillou dans l'asphalte, un « Nous » cohésif se consolide.
Or, l'identité lacanienne se construit toujours par opposition à un ennemi. Le
blocus met en scène de façon saisissante une agression imaginaire : la rue est
divisée entre ceux qui maintiennent la mesure et les «autres» (les bloqués, les
citoyens, les oppresseurs). C'est une logique spéculaire où la valeur de soi se
maintient dans la mesure où l'on parvient à déstabiliser ou à perturber
l'autre.
4. Le blocus comme mise
en acte ou passage à l'acte.
Dans la pratique clinique
lacanienne, lorsque la souffrance ou les revendications ne trouvent pas les
mots pour s'exprimer, le sujet recourt au corps et à l'action. On peut alors
distinguer deux formes dans ce rituel:
Comme mise en
scène : le blocage est une performance dirigée contre le Grand Autre.
C'est un « regardez ce que je dois faire pour attirer votre
attention ». Il possède une dimension théâtrale, ritualisée et symbolique
(les drapeaux, les slogans, les pauses). Il vise à obtenir une réponse et une
rectification de l'Autre.
Comme passage à
l'acte : lorsque la protestation déborde du rituel, elle rompt le lien
social et bascule dans la violence pure ou la confrontation aveugle. Le sujet
quitte alors l'ordre symbolique et rencontre le Réel : la contingence
pure, le choc des corps et la destruction, où il n'y a plus de recherche de
reconnaissance, mais une rupture totale.
En conclusion, d'un point de vue lacanien, le rituel du blocage n'est pas simplement une stratégie de pression sociale ; c'est un symptôme. Une manifestation dans le Réel d'une insatisfaction structurelle que l'ordre symbolique dominant ne peut ni nommer ni apaiser. Bloquer le passage du corps de l'autre est l'ultime frontière pour inscrire sa propre existence sur la carte du désir et du pouvoir.
*Javier Mendieta Paz, est Psychologue et Professeur Universitaire.
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